Etre artiste sous la dictature.

Comme chaque fois, quand un régime totalitaire s’installe, l’art est pris en main par l’état. Car rien ne déplaît plus aux tyrans que les libertés individuelles qu’ils jugent inutiles à leurs desseins, voire subversives.

Chaque dictature fonde ses bases sur la création d’un homme nouveau, la mise en place d’un parti unique, un culte forcené de la personnalité, une exaltation de la force et bien sûr un contrôle policier. Pour arriver à ses fins, la dictature a besoin des artistes pour illustrer sa propagande, par des œuvres d’art, par des affiches, mais à sa botte.

C’est dans ce cadre que nous avons visité au musée russe de Malaga, dépendance du Musée de St-Petersbourg, une exposition de peintures officielles des années 30 à 50 toutes à la gloire du régime totalitaire alors en vigueur en Union Soviétique.

Occasion de se poser en préambule la question de la place des artistes sous un régime totalitaire au XXème siècle. Qu’est-ce qui motive un artiste, personne douée et créative, d’accepter de mettre ses talents au service d’une autorité qui nie ses privilèges d’humain libre? Sont-ce ses convictions sur le bien-fondé du régime, ses envies ou son besoin de pouvoir exercer son art à tout prix, la peur de l’exil, son rejet de l’art d’avant-garde, son égo qui recherche une reconnaissance facile, etc…? Qui peut répondre à cela mis à part l’artiste lui-même ? Il faut noter que le poète et essayiste Lev Rubinstein écrivait:  « Sous Staline les artistes officiels jouissaient d’un niveau de vie supérieur à la moyenne, tandis que les autres étaient éliminés ou envoyés au goulag ». La réponse pourrait donc bien être dans la question!

ARTISTE ET DICTATEUR 5Des oeuvres démesurées pour des sujets édifiants, à l’image des dictatures.

Alors, aujourd’hui, il suffit d’admirer et d’analyser le travail de ces artistes « officiels » qu’il nous est permis de voir librement de par-delà l’ex rideau de fer. On découvre ainsi des œuvres de grand talent, des compositions remarquables, des styles très personnels qui puisent dans la tradition russe du XIXème siècle. On remarque les sujets traités, que l’on nommait alors « le réalisme héroïque » qui mettent en scène l’armée, les officiers et les soldats, les tanks et les avions, les batailles gagnées, les héros nationaux, de quoi enthousiasmer le peuple et le pousser à participer à la grandeur politique et économique de l’URSS. Il y a aussi les sujets qui mettent en avant la beauté des corps des jeunes gens sportifs ou des paysans – souvent traités dans un style néo-classique ou parfois de style art-déco – dans le but de démontrer combien la nouvelle idéologie crée des êtres sains de corps et d’esprit.

ARTISTE ET DICTATEUR 2Le gardien de but, par Alexander Deineka en 1934… bien avant la dernière coupe du monde!

ARTISTE ET DICTATEUR 6Jeunes gens épanouis, sportifs sains, foules en liesse, par Alexander Samokhvalov (circa 1930)

Les foules enthousiastes font aussi partie des thèmes privilégiés, foules en liesse écoutant et adulant le chef suprême, rassemblements politiques ou corporatifs, ou alors simplement de petits groupes au travail, dans les usines en pleine activité comme aux champs qui sont bien entendu resplendissants et lumineux, offrant au peuple des moissons exceptionnelles. Bref la réalité telle qu’elle devrait être et non telle qu’elle est. Enfin, un quatrième thème chaque fois traité représente Lénine ou Staline dans diverses situations. En aparté avec quelques simples paysans, congratulant un héros national, haranguant les foules en extase ou présidant les assemblées politiques.

ARTISTE ET DICTATEUR 3Dans les champs de la paix par Andrey Mylnikov (1950).

Bien sûr toute cette iconographie est faite de façon académique et conformiste, pour des sujets édifiants où l’humain est radieux, beau et fort, en pleine santé et où le dictateur est proche de son peuple, homme providentiel, père de la patrie bien aimée, mais aussi chef de guerre. On sait bien sûr que la réalité était toute autre, ces représentations, toutes artistiques qu’elles soient, n’étaient que propagande, utopie, mensonge, escroquerie…

ARTISTE ET DICTATEUR 4Lénine à la tribune (Isaac Brodsky – 1927) – La course (Alexander Deineka – 1932) – Délégation féminine au VI congrès (Olga Yanovskaya – 1932)

Néanmoins, un très grand nombre d’artistes ont collaboré à la construction du mythe et beaucoup d’entre eux l’on fait en produisant des œuvres d’une grande richesse picturale, qui nous sont parvenues et qui illustrent un pan important de l’histoire européenne passée, époques tourmentées à la recherche de ce que certains considéraient comme la mise en place d’une civilisation nouvelle et qui, finalement, est morte dans l’œuf après avoir mis malheureusement le monde à feu et à sang.

ARTISTE ET DICTATEUR 9Une réunion inoubliable (Vasily Ivanov – 1937) – Détail.

The Radiant Future, Socialist Realism in Art est à voir jusqu’au 28 février 2019 au Museo Russo de Malaga.

 

LE SAVIEZ-VOUS ?

Il est profond, bruyant, rapide, bondé, gigantesque, suffoquant, bon marché, et c’est un abri antiatomique… le métro de Moscou bien sûr. Et il vaut la peine d’être visité. Il fait d’ailleurs partie des points touristiques 5 étoiles de la ville et on y voit souvent des groupes de visiteurs, accompagnés d’un guide qui vont d’une station à l’autre. Car c’est justement ces stations qu’il faut voir. Dont principalement les 10 plus étonnantes qui sont de remarquables réalisations artistiques, témoins du réalisme soviétique…

Komsomolskaya (Koltsevaya Line) station of Moscow metroUn métro-musée en quelque sorte où il fait bon rater la rame pour pouvoir déambuler un peu plus calmement dans la station longue de plus de 160 mètres, richement décorée et éclairée, avec aux endroits-clés des œuvres d’art à la gloire de l’idéal soviétique.

Станция Кольцевой линии Московского метрополитена "Киевская"Tout de marbre, de granit, de cristaux, de vitraux, de mosaïques et même de pierres semi-précieuses, ces gigantesques stations évoquent l’histoire glorieuse, ou voulue telle quelle, du régime dictatorial soviétique et de ses héros face à la dictature concurrente venue d’Allemagne. Il faut avouer qu’en dépit de ce que tout cela a représenté, il est rare de pouvoir admettre qu’il est agréable de s’enrichir culturellement dans une station de métro. Alors si l’occasion se présente, il faut visiter le métro de Moscou, mais pas comme Zazie le fît à Paris.

 

Brigitte & Jean Jacques Evrard
p.art.ages@proximus.be

4 commentaires sur “Etre artiste sous la dictature.

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  1. Merci pour cette très belle approche d’un sujet qui bien malheureusement revient lentement et surement a la surface dans notre civilisation…On peut se demander quel sont et seront les artistes d’ aujourd’hui qui sont et seront employe par l’état.. dans les nouveaux medias tel que l’internet, la television, le cinema. Déjà on se rend compte qu’aujourd’hui le langage publicitaire prime sur la peinture et la sculpture, l’affiche etc.. tout se passe sur nos petits écrans, meme si le message reste similaire, le langage et la méthode d’endoctrinement s’est vraiment adapte a la technologie actuelle (Twitter)

    Il y a des tableaux fabuleux dans ce genre et l’on peux voir dans certaines oeuvres un talent qui a peur de se liberer mais ou malgres tout transpire la liberte de penser..

    J’ai aussi bien envie d’aller a Moscou….

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  2. Bravo et merci pour cette escapade russe.
    Ces œuvres magnifiques qui cachent une réalité terrible et sanguinaire, voilà de quoi alimenter notre réflexion pour aujourd’hui…
    Bises à vous deux

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