La seconde vie de l’Okura

Kishichiro Okura (1882-1963), fils unique héritier d’un grand entrepreneur, étudie à Cambridge et revient au Japon imprégné de culture occidentale. Homme d’affaires avisé et visionnaire, il rêve de construire un hôtel de luxe qui rassemble les deux cultures.

En mai 1962 on inaugure dans le quartier de Toranomon à Tokyo, l’Hotel Okura, œuvre de l’architecte Yoshiro Taniguchi. L’Okura tient toutes ses promesses, superbe représentation du style moderniste qui démontre que le Japon s’est bien remis des cruelles dévastations de la guerre et entre ainsi, avec les Jeux Olympiques approchants, dans une ère nouvelle de modernité, de croissance et de paix.

OKURA GRAND HALL AVANT APRES
Des lanternes hexagonales suspendues comme des perles au plafond. Le soleil de l’après-midi filtre à travers des treillis en bois et des écrans en papier. Des fauteuils modernistes entourent des tables en laque telles les pétales d’une fleur de prunier. Aujourd’hui, le hall le plus célèbre (et le plus pleuré) de Tokyo a été ramené à la vie. Rien ou presque n’a changé entre l’ancien et le nouvel Okura.

Monsieur Okura place à la tête de son hôtel Iwajiro Noda, homme d’affaires sans aucune expérience dans la gestion hotellière mais un des rares de son époque à s’engager dans le commerce international et, ce faisant, à séjourner dans les plus beaux hôtels du monde entier. Cette expérience lui fût des plus précieuses, tant pour l’établissement des règles d’accueil, d’organisation et de service que pour l’aménagement des espaces partagés et des chambres. C’est lui aussi qui proposa le nom d’Hôtel Okura et suggéra de préférer le design de la période Heian, la plus raffinée des 14 qui composent l’histoire du Japon. Faire donc de ce nouvel hôtel une œuvre d’art complète et unique au monde, un lieu incontournable pour les plus grandes personnalités politiques comme artistiques.

OKURA GUEST ROOMS AVANT APRES
Les chambres avaient grand besoin de changement.

Le lobby, les grands salons, la mezzanine, les luminaires, le bar, les couloirs et les chambres ont été dessinés avec le plus grand soin, élaborés dans les techniques traditionnelles par les meilleurs artisans, avec les plus remarquables matériaux

OKURA AVANT APRES
Sur la photo d’époque on remarque le toit vert du musée de l’Okura, il sert de repère. L’aile de l’annexe de l’Hotel Okura, à droite sur les deux photos est aujourd’hui aussi démolie.

L’Okura, avec son style architectural, tant extérieur qu’intérieur, était le parfait reflet de son époque et plus le temps passait plus l’Okura devenait iconique, certains l’auraient cru éternel.

Seulement voilà, pour garder ses 5 étoiles (agrandissement des chambres, plus hauts standards des équipements,…), pour offrir plus de lits et pour, bien sûr, respecter les mesures antisismiques de plus en plus drastiques, il fallut démolir l’Okura pour mieux le reconstruire.

OKURA OBAMA
Le 25 avril 2014, l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko ont rendu une visite d’adieu à Barack H. Obama, alors qu’il séjournait à l’Hotel Okura. Sublime honneur.

Donc détruire l’icône, là où tous les présidents US depuis Nixon avaient logé. L’Okura se situe en effet juste face de l’ambassade américaine et y est tellement populaire qu’il y est appelé «the annex». Tant d’autres célébrités politiques et artistiques mondiales y sont passées, de nombreuses conférences internationales s’y sont déroulées, même James Bond en avait fait sa résidence dans «on ne vit que deux fois».

Cependant de partout dans le monde, comme au Japon, architectes, historiens, designers, universitaires, journalistes se sont insurgés contre cette décision, la jugeant «destruction culturelle et historique désastreuse». Les pétitions ont été si nombreuses que les propriétaires ont revu leur copie. Oui l’hôtel historique sera bien détruit (on n’aime pas perdre la face au Japon), et oui, le hall d’entrée, la mezzanine, les œuvres d’art, l’Orchid Bar, les luminaires, la célèbre et avant-gardiste (en 1962) grande carte du monde seraient réintégrés dans la nouvelle construction.

OKURA FAUTEUILS
Le mobilier d’époque a été restauré.

On sauve ainsi les meubles, et les apparences. D’autant plus que c’est Yoshio le fils de Yoshiro Taniguchi a qui est confié la lourde tâche de «phénixer» l’œuvre de son père, d’en garder l’essence, de repenser l’Okura contemporain comme l’avait été l’ancien, de pérenniser l’icône. On lui doit de très modernes réalisations comme le MoMA de New York et le grand magasin ultra luxueux Ginza Six à Tokyo.

OKURA LOBBY AVANT APRES
Le lobby, avant et aujourd’hui, peu de changements, plus d’élégance et de lumière.

Taniguchi fils a conçu le nouvel hôtel en deux grandes tours de verre. L’une, plus petite, abrite The Okura Heritage, où l’on retrouve l’élégance et le raffinement authentiques, l’autre The Okura Prestige, représentant le luxe contemporain et l’urbanité.

Les valeurs premières qui ont contribué, depuis 1962, à faire de l’Okura un lieu exceptionnel ont été préservées, améliorées. On y retrouve ce raffinement discret, essence du Japon, plutôt que le luxe exagéré des grands hôtels occidentaux, et une hospitalité, une constante et délicate attention et un service irréprochable comme seule la culture japonaise sait l’offrir.

Le résultat est remarquable, et ayant visité l’ancien « Hotel Okura » et le moderne et actuel « The Okura Tokyo », nous pouvons affirmer que même l’ambiance feutrée et incomparable de ce lieu mythique a pu être conservée.

Tout est bien… qui recommence

 

LE SAVIEZ-VOUS ?

BELGIAN VILLA NIKKO 3En 1928, Kishichiro Okura, fondateur de l’Hotel Okura, se fait construire une maison sur les rives du lac Chūzenji à Nikkō. Situé à un peu moins de 200km, au nord de Tokyo, ce lac naturel formé, il y a 17.000 ans, suite à la dernière éruption du volcan Nantai est l’un des lieux les plus bucoliques de la région. Il est classé «lieu de beauté pittoresque» dans la hiérarchie officielle des monuments japonais. A une altitude de 1200 mètres, il offre l’été des températures bien plus supportables que dans l’étouffante capitale. Il n’en fallait pas moins pour que cette région devienne, dès la moitié du XIXème siècle, le lieu de villégiature des plus fortunés… et des diplomates.

BELGIAN VILLA NIKKO 2Trop occupé par ses affaires, et en très bonnes relations avec le roi des Belges, Kishichiro Okura lui offre sa villa, qui depuis est devenue la résidence de villégiature de l’Ambassade de Belgique au Japon.  De style très occidental, elle a pour voisines les villas des ambassades d’Italie et du Royaume Uni (devenues aujourd’hui musées) et de France, qui reste à l’usage des diplomates en poste, car elle est toujours en «activité».

BELGIAN VILLA NIKKOL’endroit est magnifique, la vue sur le lac et son volcan splendide et la blancheur des neiges en hiver, le rose des cerisiers au printemps comme l’or des érables en automne idylliques.

Il y a de ces cadeaux qui entretiennent pour longtemps l’amitié !

 

Brigitte & Jean Jacques Evrard

p.art.ages@proximus.be

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