Les plus grands peintres arrivent à transformer un instant en éternité. Nous laissant ainsi spectateurs, voyeurs parfois, face à des scènes banales de la vie quotidienne qui deviennent,
par leur art, des sujets de réflexion, de méditation, d’interrogation, de contemplation. Dernièrement, visitant à Madrid le musée Thyssen-Bornemisza, nous sommes restés admiratifs devant un tableau intitulé « Hotel Room », réalisé en 1931 par le peintre américain Edward Hopper. Aussitôt, « La femme en bleu lisant une lettre », que nous avions admirée quelques mois plus tôt à Amsterdam, une merveille de Johannes Vermeer peinte vers 1663, nous est venue à l’esprit, se superposant à distance d’espace et de temps à l’œuvre de Hopper. Car ces deux tableaux représentent une même scène. On y voit une femme seule, dans une pièce sans fenêtre, la tête penchée en avant, absorbée par la lecture d’un feuillet.
La femme en bleu lisant une lettre
Cette petite huile sur toile de 46,5 × 39 cm, du style Vermeer le plus pur, nous montre une jeune femme, debout, vue de profil. Elle tient à deux mains une lettre, petit morceau de papier plié. Sur une robe verte et une chemisette blanche, elle porte un survêtement en satin bleu noué de rubans ocre et bleu, les yeux baissés, la bouche entre-ouverte, elle lit avec attention, concentrée, absorbée, hors de tout le reste, on voit que ses doigts serrent la lettre plus que de raison. Sur la table devant elle, on distingue un collier de perles avec son fermoir en ruban et un autre feuillet, peut-être le début ou la suite du message. Comme souvent, dans les meilleurs tableaux de Vermeer, un avant-plan destiné à donner de la profondeur à la scène, joue son rôle. Ici, sur la droite, il s’agit d’une chaise en bois et velours bleu, et à gauche d’une table sur laquelle un foulard et un coffret (à bijoux?) sont posés. Au fond, une autre chaise identique à la première et, accrochée au mur, une grande carte de Hollande et Frise-occidentale, document précieux et onéreux à cette époque.

Chose rare dans les tableaux du maître de Delft, le cadrage est serré, on ne voit de la pièce peu profonde, ni le sol, ni le plafond, ni aucune fenêtre, la jeune femme occupe le parfait centre du tableau, et fait croix avec la barre horizontale de la carte, elle est face à la lumière du jour. L’ensemble est très graphique, géométrique, fait d’ocre et de bleu, de ce si beau bleu que Vermeer affectionnait. Tout dans l’ensemble pousse le spectateur à ne regarder que le concentré de l’action, la tête de la jeune fille, la lettre et ses mains jointes et bien sûr le bleu de sa mise, couleur de la sérénité, du calme et du froid.
Que venons-nous donc faire là, spectateurs de ce petit tableau ? Ne sommes-nous pas comme des intrus dans cet espace intime, profanes voulant accéder au sacré? Que penser de ce qui se passe dans cette pièce dont on ne voit que l’intérieur, espace limité à la sphère privée ? On peut supposer que la missive a été écrite par l’amant de la jeune fille (qui semble être enceinte), lui est loin, en voyage sans doute, (la carte au mur nous engage à le penser), le message est important et plein d’espoir, car la jeune fille reste debout, sereine face à la lumière, point de tristesse ni de désolation dans son visage. Peut-être de l’attente, de la résignation. Mais surtout nous voilà témoins d’un intense moment, tout à la fois de communion et de solitude. Un grand moment d’amour. Un temps suspendu.
Hotel room
On ne sait que peu de choses sur Johannes Vermeer, et rien sur ses sources d’inspiration, ni sur ses motivations, pour lesquelles tout n’est que suppositions, interprétations, déductions basées sur des similitudes ou simplement des ressentis purement personnels, comme c’est le cas ici.
En revanche, Edward Hopper a laissé des écrits. Et chose remarquable, c’est bien après avoir peint « Hotel room » en 1931 que l’artiste américain a réalisé, donc à postériori, un croquis de ce tableau et en a détaillé la scène. Son épouse, Jo Hopper a publié les carnets du défunt peintre dans lesquels on trouve ceci. «25 avril 1931. Peint en atelier, à New York. Grande femme brune, vêtue d’un haut rose et lisant un indicateur de chemin de fer (de couleur jaune). Nuit dehors, lumière zénithale… lit et commode en chêne brun (imitation acajou)… mur très blanc, couverture lavande… ton gris-bleu assourdi pour la zone ombrée à l’extrême gauche». Voilà donc un texte descriptif, un inventaire qui n’apporte rien. Rien ? Pas tout à fait, car un élément crucial de ce tableau est révélé et, ce faisant, oriente les interprétations personnelles. On l’aura compris, point de lettre d’amour ou de rupture ici, mais plus prosaïquement, d’un horaire des trains. Pour les initiés, voilà la scène mieux cadrée. N’empêche, le tableau renferme ses mystères car comme l’a écrit Hopper : « Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre ».

Hopper serait-il donc le Vermeer du XXème siècle ? Les similitudes dans ses sujets de prédilection, ses personnages, les scénographies sont nombreuses. Hopper présente ici cette femme dans un intérieur silencieux, banal et triste, sans vue extérieure, la lumière est froide, artificielle, la composition est géométrique, faite de grands aplats, il y a un rideau mais pas de fenêtre. Assise sur le lit, elle est entourée d’objets personnels, chapeau, foulard, valises, chaussures, laissés là à la va-vite. Elle s’est déshabillée, fatiguée du voyage, il fait chaud, elle est seule dans sa chambre, aucune émotion sur son visage, la tête penchée en avant, elle tient à deux mains, comme la jeune fille de Vermeer, ce que l’on sait être un indicateur de chemin de fer. Elle qui vient d’arriver veut-elle, doit-elle, déjà partir ? Pourquoi ? Qu’a-t-elle appris d’important ? Rien de joyeux sans doute. Elle ne défera pas ses valises, peut-être pas même son lit. Voudra-t-elle attraper le train de 23h04 pour s’en retourner chez elle ? Il peut y avoir tant de scénarios possibles. Chacun de nous peut inventer le sien. Car c’est là que réside le cœur de l’intention de l’artiste, dépeindre une situation ambiguë, d’aspect simple mais réellement complexe, archétypale, pour nous mettre, nous voyeurs extérieurs mais aussi acteurs potentiels, face aux aléas de la vie.
A trois siècles de distance, Vermeer et Hopper nous font ainsi entrer dans des mondes comparables, dans des pièces fermées à l’intérieur desquelles des femmes lisent un petit bout de papier. Des univers semblables et tellement différents. Déjà le format des tableaux est révélateur, petit vertical pour Vermeer qui nous montre une scène intime, une carte au mur, deux chaises identiques (l’une pour elle, l’autre pour lui?) un collier de perles, une foulard sur la table, la claire lumière du jour, et une femme debout, bien au centre du tableau, qui correspond en pensée avec son amant. Tout est représenté là pour exprimer l’espoir, l’attente (de l’enfant à naître peut-être aussi) et le futur, qui sera bleu. Hopper lui choisit un grand format presque carré (152,4×164,7), statique, et nous laisse voir une femme assise en déshabillé, donc fragile, les épaules basses comme désespérée et en questionnement à la lecture d’un horaire des chemins de fer. Il fait nuit dehors, ses chaussures, son chapeau, ses valises sont là, prêts, comme elle, à reprendre la route. Tout représente la nécessité de toujours avancer, sans repos, seul au monde, face a son destin et aux incertitudes et aléas, comme on doit le faire dans la vie, pour s’en aller finalement vers notre finitude.
Vermeer serait-il l’espoir, Hopper le désespoir ? Qui sait ?
LE SAVIEZ-VOUS ?
Westfield, New Jersey, USA, printemps 2017. Melissa Fahy et son père Al Cook rénovent la maison qu’ils viennent d’acheter, lorsqu’ils découvrent, dans un espace sous les escaliers du grenier, une enveloppe jaunie par le temps.
Les timbres sont anciens, et sont émis en cents, l’enveloppe « air mail » est constellée de cachets, return to sender, refused… à l’intérieur une lettre datée du 4 mai 1945. Une lettre d’amour ! Ecrite par Virginia à son mari, Rolf Christoffersen, marin norvégien en mission dans les Caraïbes.
“I love you Rolf, as I love the warm sun, and that is what you are to my life, the sun about which everything else revolves for me.” avait-elle écrit.
Une belle preuve d’amour qui touche bien sûr Melissa au plus haut point. Elle décide alors de rechercher Virginia et Rolf sur le web. En peu de temps elle trouve les coordonnées du fils de Rolf qui habite à Santa Barbara en Californie. Il a 66 ans et belle surprise son père qui a maintenant 96 ans vit avec lui.
Quelle émotion pour ce vieil homme de recevoir, finalement après 72 ans, la lettre de sa bien-aimée, malheureusement décédée il y a 6 ans. Touchant tableau.
Ecrivons-nous encore des lettres maintenant que les écrans, les smartphone, WhatsApp, TikTok, Facebook ont pris le pouvoir ? Qui a encore chez soi un Parker Duofold Centennial, de l’encre Waterman bleu inspiration, du Conqueror vergé nacre et ses enveloppes assorties, de beaux timbres ? A voir les e-messages reçus des plus jeunes, il est fort à parier que les épistogrammophiles du futur n’auront plus grand-chose à trouver excepté une grande collection d’émojis. C’est ainsi. Point final. 🙂
Photos: tapinto.net
Brigitte & Jean Jacques Evrard
Beautiful! Thank you for sharing.
J’aimeJ’aime