Drôles de Têtes

La représentation du visage humain est vieille comme le monde. La plus ancienne effigie trouvée à ce jour date d’environ 20.000 ans. Une très petite statuette en ivoire découverte en 1894 dans les Landes françaises, on l’appelle « La Dame de Brassempouy ».BRASSEMPOUY

Dans l’ancien empire égyptien, les portraits ne sont pas peints pour être vu des vivants, mais placés dans les tombeaux. Chez les Grecs puis chez les Romains, la statuaire est privilégiée, les bustes des notables se retrouvent dans l’espace public. Au fil des ans, ces représentations se démocratisent et, fait intéressant, montrent les personnages tels qu’ils sont, ridés, chauves, renfrognés, non dans un réel soucis de ressemblance mais pour exprimer leurs aspirations aristocratiques (severitas, frugalitas, gravitas).

La montée du christianisme aboutit à l’interdiction de la représentation du divin, donc de peintures ou sculptures d’êtres humains, seules les scènes sacrées pouvaient être représentées (L’Islam sera encore plus intransigeant et le restera). Vient ainsi le déclin du portrait. Il faudra attendre un millénaire et l’Anglais Guillaume d’Ockham qui, par sa théorie, demande plus d’autonomie entre l’ici-bas et l’au-delà, donc ainsi la séparation entre la foi et la raison. Le sujet devient individu et les artistes commencent à représenter les êtres avec plus de fidélité. C’est dans les Flandres, berceau de l’art au Moyen-Age, que le portrait revient à la vie.

VAN EYCK PORTRAIT
Le portrait par Jan Van Eyck au sommet de son art

Puis la Renaissance voit l’apogée de la représentation des visages, non plus symboliques ou idéalisés mais personnels et uniques, telle une photographie.

Jan Van Eyck en est le plus génial exemple. Le mouvement est lancé, il ne s’arrêtera pas, le portrait sera réaliste, deviendra sans concession, il montrera des visages avec leurs qualités et leurs défauts, surtout avec leur personnalité. Il deviendra chez les bourgeois, démonstration de statut, pour les gouvernants, politiciens, acteurs ou comédiens, il sera outil de propagande ou caricature, administrativement il servira de pièce de dossier, pour les artistes sujet d’étude ou source de profit, et pour quiconque objet de mémoire, souvenir émotionnel, instantané de vie,…

PICASSO-BACON-DUBUFFET-BASQUIAT
Picasso, Bacon, Dubuffet, Basquiat, le portrait au XXè siècle

Au XXème siècle le visage sera, magnifié, déstructuré, torturé, réinventé par les artistes, de Picasso à Bacon, de Dubuffet à Basquiat, puis aujourd’hui à l’ère des selfies et outils sociaux, surmultiplié, botoxé, narcissisé, photoshopé, trombinoscopisé, idolâtré, tiktoké…

CATALOGUEA Anvers se tient au KMSKA, jusqu’au 21 janvier 2024, une très remarquable exposition : Krasse Koppen – Drôles de Têtes. On peut y admirer plus de 70 « tronies » car c’est ainsi que l’on définit communément en art la représentation d’un buste ou d’un visage saisi dans une expression exagérée, une tête surprenante, ravagée ou grotesque, une trogne, une tronche, une bouille, une gueule, quoi.

Le parcours débute sur «le Portement de Croix». Peint au début du XVIè siècle et attribué à Jheronimus Bosch, il montre un ensemble de têtes hors du commun, grotesques, monstrueuses, édentées. Scène cauchemardesque qui par la laideur des faces entourant le Christ, exprime les tourments qui hantent les âmes perdues et la bestialité de certains humains. Evgueni Prigogine aurait pu faire un excellent modèle !

BOSCH
Détail du Portement de Croix par Jheronimus Bosch

Viennent ensuite des œuvres magnifiques de Bruegel, Rubens, Rembrandt qui ont su saisir dans leurs moindres détails, et quatre siècles avant le premier Kodak Instamatic, des mimiques fugaces, des expressions d’étonnement, de tristesse, d’effroi, de dégoût,… démontant ainsi leur sens aigu de l’observation, leur connaissance approfondie de l’anatomie du visage, et bien sûr leur immense talent de peintre.

Messerschmidt Yawner Man
L’homme bâillant sculpture de Franz Messerschmidt

Un très étonnant buste, tête d’un homme en train de bâiller attire le regard. Elle semble être très moderne, style art déco, sinon contemporaine peut-être par Jef Koons. Que nenni, elle date de 1770! 

Oeuvre de Franz Xaver Messerschmidt, un sculpteur germano-autrichien, elle fait partie d’une série de 69 « têtes de caractères » qui toutes représentent des expressions, grimaces et émotions exacerbées.

Après la mort du sculpteur, un écrivain a donné nom à chacune de ses têtes. Par exemple: L’Homme qui pleure comme un enfant, L’Homme souffrant de constipation… tout un programme.

35 TETES
35 Têtes de Caractère par Louis-Léopold Boilly (1761-1845) – Musée MUba à Tourcoing.

VERMEER CHAPEAU ROUGEL’exposition se termine par le plus petit des tableaux de Vermeer, la Fille au Chapeau Rouge, œuvre majeure de l’âge d’or de la peinture hollandaise.

Avec son chapeau extravagant cette jeune personne est comme saisie de nous voir quitter cette exposition, elle se retourne sur sa chaise et par-dessus son épaule nous lance un regard étonné.

ATELIERSCette exposition admirable donne aussi aux visiteurs l’occasion d’exprimer leurs talents. Des «arrêts d’expériences» parsèment le parcours, ici on expérimente la lumière, là les coiffures, plus loin on dessine et expose ses œuvres, et pour finir, on peut créer son propre visage grâce à l’IA, la jeune nouvelle assistante toujours plus présente.

Réservation ICI

 

LE SAVIEZ-VOUS ?

A la fin de la première guerre mondiale, qui a fait 9 millions de morts, la France comptait 4 millions de blessés dont 500.000 défigurés. On les a appelés « les gueules cassées », la jolie expression. Les blessures à la face étant peu létales, c’est par centaines de milliers qu’il a fallu soigner ces pauvres soldats, défigurés et atteints de troubles psycho-sociaux énormes.

GUEULE CASSEEL’écrivain Georges Duhamel, engagé volontaire, médecin sur le front (il a donc vu les horreurs de cette guerre), a écrit :  « Ce type de blessure touche ces appareils délicats qui permettent à l’homme de manger, de respirer, de sentir des odeurs, de voir et d’entendre et qui permettent aussi de paraître au milieu de ses semblables, sans leur inspirer étonnement ou répulsion ». Car ces jeunes hommes, affreusement mutilés pouvaient perdre toute identité, si pas toute vie sociale.

GUEULE CASSEE 2Face à cette boucherie, la médecine du guerre à mis au point des protocoles de soins. En premier lieu il s’agissait de sauver la vie du blessé en évitant les complications mortelles, ensuite il fallait essayer de préserver un maximum de surface cutanée, puis de réparer autant que faire se pouvait.

Dès le début du conflit le nombre de cas demande la création de 3 centres de soins spécialisés en chirurgie maxillo-faciale. Il y en aura 17 à la fin de la guerre.

Chaque malheureux était photographié de face et de profil, puis un moule de son visage était fait. Selon les pertes de substance (peau, chair, graisse, cartilage, os), on effectuait des autogreffes et si cela ne suffisait pas à rendre aux blessés une physionomie « acceptable », on leur fabriquait prothèses et masques. De plus, beaucoup de ces blessés souffraient de troubles psychiatriques sévères. Les centres neurologiques répartis dans tout l’hexagone comptaient 20.000 lits.   

L’expression « gueules cassées » on la doit au colonel Yves-Emile Picot (1862-1938), lui-même gravement blessé à la tête le 15 janvier 1917. Un œil crevé, une partie du front et le dessus du nez arrachés.

Il est soigné au Val-de-Grâce où il rencontre Bienaimé Jourdain et Albert Jugon, eux-aussi cruellement défigurés. Incroyablement, les gueules cassées n’étaient pas considérés comme des blessés de guerre et de ce fait, ne bénéficiaient d’aucune aide de l’Etat.

FONDATEURS
Yves-Emile Picot, Bienaimé Jourdain et Albert Jugon.

C’est pourquoi, en 1921, Picot, Jourdain et Jugon fondent ensemble l’Association des Gueules Cassées, qui, avec d’autres du même genre, est à la base de la création de La Dette (qui deviendra le Lotto) une souscription nationale assortie d’une tombola destinée à l’origine à récolter des fonds pour venir en aide aux invalides de guerre.

LA DETTEConcurrencée par diverses loteries étrangères venant chercher profit en France, l’Etat prend la main et crée la Loterie Nationale au profit des anciens combattants et des calamités agricoles.

Aujourd’hui encore, les gueules cassées, devenue l’UBFT (Union des Blessés de la Face et de la Tête) est le principal actionnaire privé de la Française des jeux. Elle offre une assistance morale et matérielle aux militaires blessés au combat, aux policiers, gendarmes et pompiers blessés en service, et aux victimes civiles d’attentats, atteints de blessures au visage ou à la tête.

Les jeux sont faits, tout va bien.

Brigitte & Jean Jacques Evrard

p.art.ages@proximus.be

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