Le Borman retrouvé

Eté 2004, en vacances en Italie, Myriam Serck-Dewaide alors directrice de l’IRPA, visite la basilique San Nazaro Maggiore à Milan. Dans un bras du transept, enchâssé dans un mur et protégé d’une vitre, elle découvre un retable bien poussiéreux que son cartel attribue à un sculpteur allemand nommé Adam Kraft. Stupéfaction pour cette grande spécialiste des sculptures polychromées. Débute ainsi une saga qui voit aujourd’hui son dénouement approcher, 20 ans après son commencement.

RETABLE A MILAN
C’est ici, dans le fond du transept que Myriam Serck-Dewaide a découvert le retable.

Un retable, du latin «retro tabula altaris» pour derrière l’hôtel, est une œuvre d’art liturgique qui raconte des histoires. Le retable est composé de décors sculptés ou peints, enchâssé dans une huche, sorte d’armoire à compartiments (niches) faits de pilastres et de contreforts, parfois fermée de volets. Le tout d’une grande qualité artistique.

Quand Myriam Serck-Dewaide découvre le retable de l’Adoration des Rois Mages, son œil d’experte y voit, non la main du sculpteur allemand (connu comme spécialiste de la pierre), mais le style des artistes brabançons du XVème siècle et plus particulièrement celui d’une dynastie de sculpteurs bruxellois, les Borman, père et fils, considérés à leur époque comme les meilleurs sculpteurs sur bois.

TRAVAIL DE PATIENCE
Travail de patience et de passion par les mains expertes de l’IRPA.

Aux XV et XVIème siècles, dans l’ancien duché du Brabant, les retables ont été produits en grand nombre, commandés par les églises et par les particuliers fortunés, pour eux-mêmes ou servant d’offrande. On en retrouve un peu partout en Europe, comme celui de Milan, commandité par une riche famille locale qui souhaitait que ce retable soit placé, à leur décès, devant leur sépulture.

Après des négociations entre l’IRPA, la paroisse San Nazaro Maggiore et le diocèse de Milan, il est décidé que la restauration du retable sera confiée à la Belgique. En 2017, une équipe d’experts de l’IRPA se rend à Milan pour, pendant une semaine, étudier, ausculter, photographier, documenter ce retable d’exception qui, chose rare, semble avoir gardé ses polychromies d’origine. Haut de 2,12 m sur 1,7m de large, il présente une seule scène, l’Adoration des Mages, fête chrétienne célébrée à l’Epiphanie, qui par la représentation des trois rois exotiques, venus d’Orient chargés de présents fabuleux, encens, or et myrrhe offre aux Borman l’occasion de démontrer leur immense talent.

ANNOTATIONS
Il est indispensable de savoir quels sont les différents produits qui ont été utilisés.

Les experts de l’IRPA constatent que le retable a déjà été restauré et que ses sculptures ont été entièrement recouvertes d’un épais vernis brun, curieuse coutume du XIXème siècle qui n’aimait plus les œuvres par trop colorées, camouflant ainsi les pigments chatoyants d’origine, mais de ce fait les protégeant. L’œuvre a aussi été redorée, cachant, et en même temps,  sauvegardant les dorures d’époque.

DETAIL SOL
Les sols noircis refleurissent, les vêtements bruns et ternes offrent à nouveaux leurs couleurs flamboyantes.

Le retable est alors extrait du mur où il avait été inséré, démonté et préparé à l’envoi. Quand il arrive à Bruxelles, commence alors la première étape qui consiste à étudier scientifiquement et minutieusement l’œuvre. Il est indispensable de savoir quels sont les différents produits qui ont été utilisés, tant par les Borman que lors des multiples restaurations. De très petits éléments des ors, vernis, pigments, liants et du bois… sont prélevés pour subir les tests techniques et chimiques nécessaires et ainsi pouvoir déterminer ce qu’il faudra faire pour restaurer le retable sans aucun risque. Tout cela validé par les experts de l’IRPA et les responsables italiens.

TRAVAIL AU MICROSCOPE 2
Quand le travail du sculpteur retrouve vie cinq siècles plus tard.

Vient ensuite la restauration proprement dite. Minutieusement, on pourrait dire religieusement, les spécialistes aidés de microscopes et de leurs mains d’anges, enlèvent les diverses couches de vernis pour aboutir à la couleur déposée il y a cinq siècles par les Borman.

Et miracle, les détails jusqu’alors cachés renaissent à la vie. L’œil sombre de Melchior retrouve la lumière, les sols noircis refleurissent, les vêtements bruns et ternes offrent à nouveaux leurs couleurs flamboyantes. Les ors montrent enfin les filigranes délicats d’origine… c’est une résurrection qui s’opère lentement, très lentement, dans le respect et la passion, dans l’amour du métier et la certitude du cadeau fait au futur.

DETAIL VISAGE
L’œil sombre de Melchior retrouve la lumière

La restauration a aussi permis de mieux comprendre le travail des Borman, les meilleurs sculpteurs de leur époque, cherchant à tout moment la difficulté comme seuls les génies savent le faire, et c’est bien par là qu’on les reconnait. Le retable de l’Adoration des Rois Mages, pour sa partie principale, est composé d’une douzaine de pièces sculptées, assemblées par emboîtage, tel un casse-tête chinois. Chaque personnage est sculpté en ronde bosse, y compris donc là où il ne sera pas visible. La pièce centrale est d’un format inhabituel pour l’époque, très grande elle prouve par là que le bois de chêne utilisé par les Borman était local car il était coutume de sculpter du bois venant des pays baltes, livré en Belgique en section de petites dimensions. Cette grande pièce d’un seul tronçon de chêne belge, est sculptée de telle façon qu’elle prend la forme de deux blocs tenus ensemble par une partie cylindrique étroite et très fragile, alors que ce travail aurait pu être plus facilement fait en deux morceaux. Mais le plus facile n’est jamais ce qui motive les plus grands.

Bien d’autres détails ont émerveillé les expertes de l’IRPA, et souvent en fin de journée, nous a dit Emmanuelle Mercier, responsable de l’Atelier des sculptures en bois polychromé, il n’était pas rare d’entendre l’une d’elle téléphoner à la maison pour annoncer qu’elle rentrerait plus tard. N’y a-t-il pas plus beaux métiers que ceux qui passionnent ?

RETABLE AVANT APRES BLOG
Le retable avant et après restauration, ses couleurs retrouvées.

Si cinq siècles séparent la création et la restauration de ce retable, il existe un dialogue entre les Borman et l’IRPA, un même langage fait de dépassement de soi, où les mots sont silence, respect et humilité.

Dans quelques semaines, le retable sera complètement restauré, il restera, comme en récompense dans les locaux de l’IRPA, puis de nouveau démonté il reprendra le chemin des Alpes et retrouvera à Milan, la basilique San Nazaro Maggiore. Si vos pas vous mènent par là-bas, vous savez quelle porte il vous faudra franchir.

Entretemps, une visite au MRAH du Cinquantenaire vous fera découvrir, dans la section Gothique-Renaissance-Baroque, le très grand retable de St-Georges, signé lui aussi des Borman et restauré par les experts de l’IRPA entre 2018 et 2021. Point de polychromie ici, mais un travail de sculpture sur bois du plus grand raffinement. Long de 5 mètres sur 1,6 mètre de haut, sorte de BD en 3D, il est composé de plus de 80 figurines reparties en 7 scènes visualisant le martyre de St-Georges, qui termine, le pauvre, suspendu par les pieds, au-dessus des flammes, puis eviscéré et décapité…  quelle belle époque!

LE SAVIEZ-VOUS ?

A l’initiative de Jean Capart, conservateur des musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, se crée, en 1934, un laboratoire de recherche physico-chimique dédié à l’art. Pendant la guerre, on essaie de sauver les cloches des églises convoitées par l’occupant, on en dresse l’inventaire pour pouvoir un jour les retrouver en Allemagne. Le 28 juin 1948, sont crées les Archives centrales iconographiques d’Art national et le Laboratoire central des musées de Belgique qui deviennent en 1957 l’une des dix institutions scientifiques nationales. L’institution prend le nom d’Institut royal du patrimoine artistique (IRPA).

L’IRPA est installé dans le Parc du Cinquantenaire, dans un grand bâtiment moderniste, spécialement conçu pour faciliter l’approche interdisciplinaire des œuvres d’art. On y trouve, travaillant ensemble, des historiens de l’art, des photographes, des chimistes, des physiciens et des restaurateurs, réunis pour une mission commune : se consacrer à l’inventaire, l’étude scientifique et la conservation des œuvres d’art au bénéfice de tout le pays.

IRPALes experts de l’IRPA, disposent d’outils de premier ordre pour inventorier, photographier, analyser, restaurer et dater tous types de matériaux utilisés dans le patrimoine artistique.

Une dizaine de laboratoires hautement spécialisés traitent les peintures, papiers, cuirs, parchemins, textiles, métaux, verres, céramiques,… de façon scientifique avec les outils de pointe.

Outre la préservation du patrimoine artistique, l’IRPA a pour vocation le partage des connaissances, la mise à disposition, libre d’accès, de l’ensemble de ses données de recherche. Son infothèque est ouverte aux spécialistes et amateurs d’art, ses publications de haut niveau sont internationalement reconnues, des stages de formation sont organisés régulièrement et ses experts donnent des cours dans les hautes écoles, universités et académies, tant en Belgique qu’à l’étranger… et bien d’autres choses encore dont la mise en ligne de plus de 750.000 photos téléchargeables via le site BALaT, et merveille, closertovaneyck qui offre à voir, en ligne, l’ensemble de ce qui est une œuvre majeure de notre civilisation, l’Agneau Mystique, avant, pendant et après restauration en ultra haute résolution…

AGNEAU MYSTIQUE
L’Agneau Mystique avant et après restauration.

L’IRPA, service fédéral est aussi à la disposition des particuliers et sociétés propriétaires d’œuvres d’art qui souhaitent les faire restaurer. Cette institution est bien sûr aidée financièrement dans ses multiples projets par des mécènes comme la Fondation Roi Baudouin, le fonds Baillet-Latour, la fondation Périer-D’Ieteren, la Loterie Nationale, Belspo et… tout un chacun qui souhaite, dans la limite de ses moyens faire un don à l’IRPA, ICI.

Photos: IRPA
Brigitte & Jean Jacques Evrard
p.art.ages@proximus.be

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