Matisse, vues de dos

Ses œuvres en papiers découpés illuminent de nombreux musées, elles resplendissent légères et colorées­­, gentilles, joyeuses, apaisantes, si jeunes, en odes à la vie. MATISSE DECOUPESHenri Matisse avait plus de 70 ans quand il réalisa ses premiers collages, qui resteront son moyen d’expression jusqu’à sa mort en 1954. Handicapé et alité, c’est contraint et forcé qu’il invente cette technique qui ne lui demande que des papiers colorés et une paire de ciseaux et… un assistant à qui il indique où placer et coller ses découpes.

Toute une vie de travail intense, de recherches, de peinture, de sculpture, d’expositions, de rencontres avec les plus grands artistes, de voyages, de lectures et d’écritures, tout cela pour en arriver à la plus grande des simplicités. Des œuvres où il n’y a rien à ajouter, rien à enlever. Preuve absolue du génie de Matisse. Il écrivait alors « Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs ». Justement, si Matisse est bien connu pour ses œuvres picturales, il l’est beaucoup moins pour ses sculptures.

MATISSE 4 DOS BRONZEAu hasard d’une exposition-rétrospective qui lui était consacrée à Tokyo, nous avons découvert son travail de sculpteur et plus particulièrement quatre bas-reliefs imposants dénommés simplement Dos I, Dos II, Dos III et Dos IV qui sont, tous quatre, de formats identiques et majestueux (190 x 116cm), et qui tous représentent une femme vue de dos, comme collée, face à un mur rectangulaire, réinterprétation de la feuille de papier, de la toile, support privilégié du peintre. Ces quatre dos étaient présentés dans leur version en bronze, côte à côte, comme une seule œuvre, alors que chacune de ces sculptures (les originales en plâtre sont conservées au Musée Matisse du Cateau-Cambrésis) a été façonnée à des époques différentes, puisque Dos I date de 1909, Dos II de 1913-14, Dos III de 1916-17 et Dos IV de 1930.

MATISSE 4 DOS PLATRESPar leur format, leur apparence, leur force, on pourrait croire à des stèles qui commémoreraient la femme. On ne sait pas si Matisse voulait que ces quatre œuvres soient montrées ensemble comme une série, moins encore si lui-même les a vues réunies. Mais aujourd’hui la juxtaposition de ce travail élaboré dans le temps, sur deux décennies, permet de mieux comprendre l’évolution de Matisse aussi bien dans son travail de sculpteur que de peintre et aussi ce qui a influencé son art.

Une étude parue dans une revue américaine en 2010 démontre, par la technologie d’imagerie laser, qu’il est certain que Matisse s’est servi d’un moulage de la première sculpture pour réaliser la suivante, enlevant et ajoutant de la matière, modifiant les formes, et pareillement ensuite pour les étapes 3 et 4.

3 BAIGNEUSES CEZANNESur Wikipédia, on apprend que Matisse possédait «Les Trois Baigneuses», un tableau de Paul Cézanne dont Matisse disait «Cézanne est notre maître à tous». A bien regarder ce tableau, on pourrait penser que la jeune baigneuse sur la gauche est la source d’inspiration du premier « Dos » de la série. Serait-ce en hommage à son maître que Matisse aurait façonné cette première sculpture puis l’aurait travaillée, travaillée encore et retravaillée sans cesse, allant toujours vers plus de simplicité, plus de force, plus de maturité dans son art ?

Qui sait ?

Dos I est la version la plus réaliste, les formes de la femme sont souples, détaillées. Il s’agit d’une représentation anatomique, avec les muscles saillants, les bras vigoureux, les doigts de la main droite bien dessinés (comme ceux de la baigneuse du tableau de Cézanne), et les pieds sont cachés, comme s’ils étaient dans l’eau… oui, il s’agit bien d’une baigneuse, réinterprétation de la Vénus sortie des Eaux, l’éternelle Vénus savamment dite anadyomène.

MATISSE DOS 1 ET 4Ensuite de retravail en retravail, au fil des ans, au fil de l’évolution du peintre vers la plus grande simplicité, sa Vénus aux formes souples et naturelles s’est transformée en une Vénus quasi androgyne, ni femme, ni homme, de plus en plus abstraite, créature montagne, du passé comme de l’avenir, éternelle.  Par son génie, Matisse a su au fil des ans passer de l’anecdotique au fondamental, du détail à l’essentiel comme seuls les plus grands artistes peuvent le faire. Matisse l’a fait de l’humain comme Picasso l’a fait plus tard de la bête dont nous vous avions parlé ici.

Ah! Quand les grands maîtres se rencontrent.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Matisse a eu 3 enfants, Marguerite, Jean et Pierre.

L’ainée, tout comme sa mère, est entrée en résistance membre active du Front National clandestin et de l’organisation des Francs Tireurs et Partisans Français. Le 21 mai 1944, Margueritte (Jeannette sous son nom de résistante) est arrêtée par la Gestapo, torturée et défigurée. Puis internée au fort Hatry de Belfort.

MARGUERITTE MATISSEElle est libérée le 27 août 1944 et recueillie par la famille de Léon Delarbre, un peintre résistant et déporté, connu pour avoir réussi à rapporter des dessins réalisés dans les camps d’extermination que l’on peut voir au musée de la Résistance à Besançon. Matisse revoit sa fille en 1945 et sous le coup de l’émotion il peindra quelques portraits de sa fille dont le dernier la montrera le visage enfin apaisé..

Jean suivra les traces de son père, il sera sculpteur mais restera peu connu. Lui aussi sera un résistant très actif.

Pierre, le cadet, devint marchand d’art réputé. Sous les conseils de son illustre père, il ouvre en 1925 une galerie à New York au 17ème étage du très célèbre Fuller Building. Il y expose les œuvres d’artistes modernes, celles de son père bien sûr, mais aussi de Derain, Calder, Miro, Chagall, Dubuffet, Rouault, Balthus,.. rien que du beau monde.

Brigitte & Jean Jacques Evrard

p.art.ages@proximus.be

2 commentaires sur “Matisse, vues de dos

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  1. Aller chercher Matisse à Tokyo, il n’y a que vous pour le faire …
    Merci, votre créativité ne cesse de m’étonner !
    Rendez-vous au Musée Matisse en juin 2024, j’espère, pour sa réouverture !

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